Je me souviens d'Eva

Publié le par Petra



Elle était surtout belle d’une évidence immédiate. Elle me faisait une envie dénuée de toute jalousie. La vie doit être légère pour elle, me disais-je. La regarder était un plaisir qui faisait sourire. Tout le monde lui souriait ; et comme on le sait bien, le sourire se propage. Eva était d’une bonne humeur constante. Nous étions devenues amies. Elle avait quitté son mari pour je ne sais plus quelle raison. Elle avait besoin d’un toit. J’avais de la place. Elle était donc venue partager mon appart. C’était pour moi une bonne chose car je suis de caractère plutôt mélancolique. Sa présence, son humour, sa légèreté m’apportaient une toute nouvelle joie de vivre. Moi, qui ne me suis jamais sentie belle et qui suis bien souvent un peu trop solitaire, je sortais avec elle tous les soirs. Elle aimait picoler, mais jamais elle ne perdit son charme. Je ne m’étais donc pas posée de questions. Elle était d’une beauté généreuse : assez pour nous deux, et il en restait encore plein pour les autres. Les gens me souriaient aussi, naturellement. J’étais son amie. On n’allait quand même pas risquer de l’offusquer en m’ignorant. Non pas que j’en étais consciente à l’époque. Je ne me posais plus aucune question, me baignais dans sa lumière comme si c’était la mienne. Tout le monde en faisait de même.



Mais cette lumière splendide cachait une face si sombre que personne ne l’avait remarquée. Combien de fois avait-elle entendu des déclarations d’amour de toute sorte ? Mais personne n’a su l’aimer, personne n’a su la voir ou entendre. Dire ou penser « Je t’aime » n’est pas forcément aimer. Admirer n’est pas toujours aimer non plus. Vouloir avoir n'est jamais aimer. Aimer c’est quand l’autre sent, pense ou dit « Tu m’aimes. ». Mais personne ne le dit ainsi. On ne nous a pas appris de conjuguer le verbe « aimer » justement. Et si quelqu’un le disait, il serait certainement mal compris, perçu comme prétentieux.


Non, Eva n’était pas aimée. C’était elle qui nous aimait ; mais elle non plus, n’en était consciente. C’est dans ce sens là, que l’amour peut être aveugle et muet.


Moi j’étais solitaire, Eva était seule. Elle était assise là, dans notre cuisine, quand je suis rentrée du travail. Elle cachait le visage derrière ses mains. Même en me parlant, elle n’ôtait pas ses mains. C’était trop bizarre. J'ai demandé, « Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » et elle m‘a répondu, « J’en ai marre d’être jugée belle. Personne ne s’intéresse à mon intériorité, à ce que j’ai à dire ou ce que je ressens. Cette maudite beauté ne me laisse aucune possibilité de m’exprimer. Pour toi, ce n’est pas pareil. Les gens qui t’apprécient toi, ne le font pas pour ton apparence. » Elle ôta enfin ses mains. Son visage était couvert de sang. Avec une lame de rasoir elle avait voulu détruire les murs de sa prison. Je l’ai amenée à l’hôpital. Heureusement elle n’avait pas coupé très profond et son visage a pu cicatriser sans garder de traces. Peu après, elle est partie vivre ailleurs car elle avait trouvé un travail.


Des années plus tard un ami m’a raconté qu’il avait croisé Eva. « Je ne l’avais carrément pas reconnu » disait-il, « Elle est maintenant presqu’aussi grosse que toi ; sans vouloir t’offenser. »


Eva, je ne t’avais pas dit que le ciel n’est guère plus clair de ce côté du miroir. C’était pour moi une certitude ne nécessitant aucun commentaire. Même quand je t’ai vu dans ton état désespéré, écouté les mots accusant ta souffrance, je ne te l’avais pas expliqué.

Le miroir n'est pas l'issue ; il est toujours horizontalement à l'envers. Tout comme les images dans nos têtes le sont verticalement. Du moment que tu te retrouves piégée entre les deux, tu tournes en rond. Ferme les yeux et tire toi de là !

Tu avais eu raison ; moi non plus, je ne t’avais pas comprise. J’en suis désolée.

Que la vie te soit douce.

 

 

Publié dans Divers

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le passager 24/03/2011 08:02



Je me souviens de Pétra



zerlina 09/03/2011 23:25



que deviens tu ?


Bizz


zerlina



le passager 14/01/2011 10:00



Tous mes voeux de bonheur et santé pour l'année nouvelle



le passager 19/12/2010 09:57



Joyeuse fête de Noël et Hanouka


bisous


le passager


 



le passager 23/11/2010 19:56



Moi non plus je n'ai jamais été très beau, en fait je ne ressemblais à rien, un truc à lunettes, il a fallu que j'ai cinquante ans, quelques rides et une barbe pour enfin commencer à
m'aimer. Maintenant je ressemble à quelque chose, un vieux Gribou mais ça me plais bien  J'ai commencé à voir la
véritble beauté au delà du regard du côté du coeur